Liberté d'opinion Vs Turquie
Par Enki40, jeudi 26 octobre 2006 à 00:02 :: Revue de presse :: #430 :: rss
A 92 ans, Muazzez Ilmiye Cig, doyenne des scientifiques turques, sera jugée pour la première fois de sa vie, le 1er novembre, pour son opposition au voile dans un pays musulman où elle s'illustre comme un apôtre de l'héritage laïque de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne.
L'éminente spécialiste renommée de Sumer, civilisation mésopotamienne du IVe millénaire avant J-C, s'est exposée à la colère des cercles islamistes pour ses écrits sur ce premier peuple antique, selon elle, à avoir utilisé le voile chez la femme comme signe de distinction.
Dans un livre publié l'an dernier, cette petite femme aux cheveux grisonnants, volontiers souriante et toujours bien maquillée, a affirmé que le foulard, dont le port divise la société turque, a été pour la première fois porté par des "femmes publiques" sumériennes.
Il s'agissait de prêtresses privilégiées qui initiaient les jeunes hommes à la vie sexuelle dans des temples, tout en n'étant pas des prostituées.
Un avocat d'Izmir (ouest), qui s'est senti offensé, a aussitôt porté plainte, poussant les procureurs à intenter une action contre la sumérologue et son éditeur aux termes d'un article du code pénal qui punit "l'incitation à la haine raciale et religieuse".
Mme Cig et son éditeur risquent la prison.
Née à Bursa (nord-ouest) en 1914, l'année du déclenchement de la guerre mondiale qui allait démembrer l'Empire ottoman, Mme Cig a reçu son diplôme d'hittitologie-sumérologie de l'Université d'Ankara, la nouvelle capitale turque, juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale dans une république strictement laïque où hommes et femmes sont égaux.
Elle a passé son doctorat, s'est mariée dans la foulée et a commencé à travailler au Musée archéologique d'Istanbul où, pendant 33 ans, elle a décelé les mystères de l'écriture cunéiforme sumérienne en traduisant quelque 3.000 tablettes d'argile retrouvées en Anatolie orientale et ailleurs.
Elle est partie à la retraite en 1972, mais a continué de rédiger des ouvrages sur cette civilisation assez mal connue, mais véritablement urbaine, qui a marqué la fin de la préhistoire et qui de l'avis des archéologues a inventé l'écriture.
Cette grand-mère qui se dit bonne croyante compte à ce jour 13 livres sur Sumer et sur Atatürk, ainsi que plusieurs distinctions scientifiques.
Son attachement aux valeurs républicaines établies par Atatürk (1881-1938) est exemplaire.
La scientifique téméraire ne cesse d'affirmer que la Turquie d'aujourd'hui s'est éloignée de ces principes, devenant la coqueluche des milieux pro-laïques qui craignent que le gouvernement islamo-conservateur du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan n'érode cet héritage.
"Il y a une vague réactionnaire dans notre pays", a-t-elle déclaré lors d'une interview télévisée où elle s'est dite "optimiste pour l'avenir de la Turquie" et d'ajouter: "Personne ne pourra me dévier du chemin d'Atatürk".
Elle a adressé une lettre à l'épouse de M. Erdogan, l'invitant à ôter son voile pour servir d'exemple à ses compatriotes interdites d'accès à la fonction publique et aux universités.
"Elle peut porter ce qu'elle veut à la maison. Mais en tant qu'épouse du Premier ministre, elle ne peut porter ni croix, ni foulard", dit-elle.
Mme Erdogan n'a pas répondu à la missive.
Marianne. Source:




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