L'éminente spécialiste renommée de Sumer, civilisation mésopotamienne du IVe millénaire avant J-C, s'est exposée à la colère des cercles islamistes pour ses écrits sur ce premier peuple antique, selon elle, à avoir utilisé le voile chez la femme comme signe de distinction.

Dans un livre publié l'an dernier, cette petite femme aux cheveux grisonnants, volontiers souriante et toujours bien maquillée, a affirmé que le foulard, dont le port divise la société turque, a été pour la première fois porté par des "femmes publiques" sumériennes.

Il s'agissait de prêtresses privilégiées qui initiaient les jeunes hommes à la vie sexuelle dans des temples, tout en n'étant pas des prostituées.

Un avocat d'Izmir (ouest), qui s'est senti offensé, a aussitôt porté plainte, poussant les procureurs à intenter une action contre la sumérologue et son éditeur aux termes d'un article du code pénal qui punit "l'incitation à la haine raciale et religieuse".

Mme Cig et son éditeur risquent la prison.

Née à Bursa (nord-ouest) en 1914, l'année du déclenchement de la guerre mondiale qui allait démembrer l'Empire ottoman, Mme Cig a reçu son diplôme d'hittitologie-sumérologie de l'Université d'Ankara, la nouvelle capitale turque, juste avant le début de la Deuxième Guerre mondiale dans une république strictement laïque où hommes et femmes sont égaux.

Elle a passé son doctorat, s'est mariée dans la foulée et a commencé à travailler au Musée archéologique d'Istanbul où, pendant 33 ans, elle a décelé les mystères de l'écriture cunéiforme sumérienne en traduisant quelque 3.000 tablettes d'argile retrouvées en Anatolie orientale et ailleurs.

Elle est partie à la retraite en 1972, mais a continué de rédiger des ouvrages sur cette civilisation assez mal connue, mais véritablement urbaine, qui a marqué la fin de la préhistoire et qui de l'avis des archéologues a inventé l'écriture.

Cette grand-mère qui se dit bonne croyante compte à ce jour 13 livres sur Sumer et sur Atatürk, ainsi que plusieurs distinctions scientifiques.

Son attachement aux valeurs républicaines établies par Atatürk (1881-1938) est exemplaire.

La scientifique téméraire ne cesse d'affirmer que la Turquie d'aujourd'hui s'est éloignée de ces principes, devenant la coqueluche des milieux pro-laïques qui craignent que le gouvernement islamo-conservateur du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan n'érode cet héritage.

"Il y a une vague réactionnaire dans notre pays", a-t-elle déclaré lors d'une interview télévisée où elle s'est dite "optimiste pour l'avenir de la Turquie" et d'ajouter: "Personne ne pourra me dévier du chemin d'Atatürk".

Elle a adressé une lettre à l'épouse de M. Erdogan, l'invitant à ôter son voile pour servir d'exemple à ses compatriotes interdites d'accès à la fonction publique et aux universités.

"Elle peut porter ce qu'elle veut à la maison. Mais en tant qu'épouse du Premier ministre, elle ne peut porter ni croix, ni foulard", dit-elle.

Mme Erdogan n'a pas répondu à la missive.

Marianne. Source: