Le futur se dessine dans les maternités
Par Marianne, samedi 27 mai 2006 à 21:30 :: Revue de presse :: #47 :: rss
La démographie, c'est aussi de la stratégie. Et pour la première fois, Vladimir Poutine l'a dit en forçant le trait : « Si ça continue, il n'y aura plus personne pour protéger la Russie. » En dix ans, son pays a perdu cinq millions d'habitants. Comme le dit l'écrivain Viktor Erofeyev (International Herald Tribune des 20-21 mai) : « Désormais, la mort triomphe de la naissance. » Le nombre des naissances est en effet chaque année inférieur à celui des décès, comme si le pays rasait l'équivalent d'une ville de 700 000 âmes. Si c'est une tragédie pour la Russie, ce doit être aussi pour nos grandes nations aux populations vieillissantes une mise en alerte. Il y a certes des symptômes propres à la Russie : son taux de mortalité infantile incroyablement élevé pour un pays développé, son système de santé digne du tiers-monde, sa très grande dispersion géographique, et puis l'héritage d'un système collectiviste qu'elle a supporté durant soixante-dix ans. Si l'empire soviétique a fini par éclater il y a quinze ans, ce fut déjà en partie pour des causes démographiques ; le système totalitaire avait épuisé le cœur russe proprement dit, ce dont la périphérie asiatique et musulmane avait profité.
Mais il y a aussi, dans le déclin démographique russe, des similitudes avec nos propres comportements : crise d'identité et de morale collectives, peur de l'avenir, repli sur soi en face d'un monde en mouvement perçu comme une menace. Le vieillissement mental est toujours synonyme de refus et de renoncement. Et cela n'est pas sans impact sur la croissance de l'économie, sur l'emploi et les richesses produites.
Poutine tente de corriger ces comportements par une politique de primes de naissance : une mère recevrait l'équivalent de 10 000 euros pour son second enfant, ce qui représente cinq années du salaire minimum. Mais l'effort dépassera nécessairement ces seules primes pour être à la dimension du défi. Poutine le sait, et ce sont les experts internationaux consultés par la CIA qui le lui disent (le Rapport de la CIA, Laffont) : « La Russie détient tout le potentiel nécessaire pour rehausser son rôle international, en raison de sa forte position d'exportateur de pétrole et de gaz », mais à condition qu'elle puisse redresser sa démographie, et se préserver d'une épidémie de sida « potentiellement explosive ». Or, la Russie est limitrophe du Caucase et de l'Asie centrale, région particulièrement dangereuse, plaque tournante de trafics et foyer de terrorisme. Notre intérêt d'Européens est évidemment d'avoir à la charnière de l'Asie et de l'Europe une Russie stable et rassurée.
Les chercheurs et universitaires qui ont travaillé pour la CIA ont projeté ce que serait, en 2020, dans moins de quinze ans, la répartition de la population mondiale (7,8 milliards d'individus) : 56 % seront originaires d'Asie (19 % de Chinois, 17 % d'Indiens), 16 % d'Afrique, 13 % d'Amérique (dont 4 % seulement vivant aux États-Unis), 7 % d'Europe centrale et de Russie, 5 % d'Europe occidentale et 3 % du Proche et Moyen-Orient. Ces chiffres soulignent une réalité : la faiblesse du poids démographique que représenteront sur la planète nos pays occidentaux, autant que l'Afrique !
Ils contiennent une autre réalité : la formidable croissance de l'islam hors de son berceau historique du Proche-Orient. Le taux de croissance annuel des populations de religion musulmane est supérieur à 2 %, contre 1,3 % pour les chrétiens. Or, cette poussée démographique va de pair avec l'expansion de l'islam radical. Tout simplement parce que plus l'islam est jeune, plus il est intransigeant, rebelle, voire violent. « Jusqu'en 2020, observent les mêmes experts, on peut s'attendre à ce que la propagation de l'islamisme radical ait un impact planétaire non négligeable, en ralliant des groupes ethniques et nationaux très divers, et peut-être en créant une autorité qui transcende les frontières nationales… »
Que se passe-t-il déjà sous nos yeux ? Le vieillissement de nos pays industriels producteurs de richesses provoque un redoutable appel d'air en Europe ; il en est de même aux États-Unis (à leurs frontières méridionales). Cet appel d'air va se poursuivre : pour financer nos “modèles sociaux” et nos systèmes de santé ou de retraite de populations de plus en plus nombreuses, nous aurons besoin de plus d'actifs, même si la productivité continue d'augmenter. Si ce ne sont pas nos enfants, ces actifs viendront d'ailleurs. La Russie dispose théoriquement d'un réservoir de vingt millions de Russes à l'extérieur de ses frontières dans les républiques voisines, mais l'Europe ?
Les projections actuelles indiquent que les pays européens devront absorber, dans les quinze prochaines années, de trente à quarante millions de musulmans. Avec quelle proportion d'islamistes radicaux ? « L'islam radical va continuer de séduire beaucoup d'immigrants musulmans, qui seront attirés par l'Occident plus prospère, pour les emplois offerts, mais qui ne se sentent pas de plain-pied avec ce qu'ils perçoivent comme une culture étrangère », nous disent les experts de la CIA. Et pour cause ! Les deux cultures et religions sont foncièrement différentes et par nature inassimilables l'une à l'autre. Cela peut déboucher sur de nouveaux conflits...
François d'Orcival,
pour Valeurs Actuelles




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