http://www.lexpress.fr/info/france/dossier/educationnation/dossier.asp?ida=456333

Officiellement, tout va bien. Les querelles sur le voile? Terminées. Les tensions entre islam et laïcité dans les salles de cours et sous les préaux? Apaisées. Alors qu'un nouvel établissement musulman - le troisième du genre en France - vient d'ouvrir ses portes dans la banlieue lyonnaise, l'Education nationale, soucieuse de ne pas souffler sur les braises à l'approche de l'élection présidentielle, n'en dit guère plus. Explication: la loi sur les signes religieux a été votée le 15 mars 2004, donc le débat est clos.

«L'administration a une connaissance parcellaire, pointilliste de ce qui se passe sur le terrain, si bien qu'elle préfère nier les problèmes plutôt que les regarder en face et mettre en place une véritable stratégie», rétorque Jean Baubérot, historien et sociologue, auteur du livre L'Intégrisme républicain contre la laïcité (éd. de l'Aube).

Ce déni hérisse nombre d'enseignants et de chefs d'établissement. Et pas seulement dans les lycées et collèges dits «sensibles». Alain Seksig, inspecteur de l'Education nationale, auteur de L'Ecole face à l'obscurantisme religieux (éd. Max Milo), cite le cas d'une collègue enseignante en hypokhâgne. En début d'année, elle étudiait Don Quichotte avec sa classe quand un élève lâcha: «J'aime pas la façon dont il parle des musulmans!» «Cervantès ne les évoque absolument pas de manière péjorative, commente Seksig. Ce garçon voulait juste s'affirmer dans une position de fermeture. Aujourd'hui, pas un établissement n'est à l'abri du sectarisme.»

Selon le Syndicat national des personnels de direction de l'Education nationale, une certaine effervescence se manifeste de nouveau, depuis la rentrée de septembre, notamment en banlieue parisienne et dans la région lyonnaise, à travers des revendications liées à la nourriture servie dans les cantines et la montée du sexisme.

Le problème n'est pas nouveau. Une enquête menée entre octobre 2003 et mars 2004 dans 61 établissements recrutant dans des «quartiers ghettos» notait déjà une poussée de la fièvre communautaire: ici, un père refusant de laisser sa fille dans la classe d'un instituteur (homme); là, des élèves cloisonnant l'usage des toilettes, les «musulmans» d'un côté, les «Français» de l'autre; ailleurs, un élève quittant la classe au motif que Rousseau est «contraire» à sa religion. Le rapport n'a jamais été publié par l'Education nationale: elle a tout juste consenti à le mettre en ligne... en mars 2005.

Bien des profs ne savent pas quelle conduite tenir face à des ados mal dans leur peau, mal dans leur tête. Désarçonnés, ils peinent à les comprendre. «Certains élèves d'origine maghrébine ou africaine se vivent comme étrangers dans un monde blanc, comme mauvais élèves en marge du système, analyse Guillaume Delmas, professeur d'histoire-géo au collège Jean-Vilar de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Ils ressentent un profond déphasage entre leur milieu familial et religieux et l'école, dont la culture est fondée sur la tradition judéo-chrétienne et sur les codes des classes moyennes supérieures. S'affirmer comme musulmans, c'est se donner une identité qui les soude.» Surtout face à des enseignants très majoritairement blancs et non musulmans...

«L'institution gagnerait à être représentée de manière plus diverse», suggère François Durpaire, professeur d'histoire-géo au lycée Marcelin-Berthelot de Pantin (Seine-Saint-Denis). D'autant que la plupart des jeunes qui s'opposent aux enseignants ne connaissent pas grand-chose à la religion de leurs parents. «Ils ne savent même pas la différence entre arabe et musulman, sont étonnés lorsqu'ils apprennent qu'un Indien peut être musulman», note Iannis Roder, professeur d'histoire-géo au collège Pierre-de-Geyter, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Conséquence: les enseignants optent souvent pour la stratégie de l'évitement et se gardent d'aborder les sujets sensibles comme la place des femmes en terre d'islam. De peur de prendre les élèves à rebrousse-poil. De peur, aussi, de ne pas être couverts par leur hiérarchie en cas de conflit. Les ados le sentent. «Les profs sont crispés, ils pèsent chaque mot», remarque Raki, en première littéraire à Pantin.

A l'évidence, les futurs enseignants sont mal préparés à ce qui les attend, avec en tout et pour tout une dizaine d'heures de cours sur la laïcité et l'enseignement du fait religieux. Dans les instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), c'est la pagaille: il y a bien des modules partout, mais de niveau inégal. Les profs le regrettent: s'ils connaissaient mieux l'islam, estiment-ils, les élèves ne pourraient pas s'en servir contre eux. C'est la conviction de Dominique Borne, ancien doyen de l'inspection générale et président de l'Institut européen en sciences des religions: «Je crois beaucoup aux formations, dans les établissements mêmes, avec des pairs qui viennent répondre aux questions concrètes des enseignants: qu'est-ce que le ramadan, la viande halal, le salafisme? Quelles sont les multiples significations du voile? Je crois aussi à la nécessité, pour les équipes pédagogiques, de se mettre d'accord sur une attitude commune.»

En 2002, un rapport présenté par Régis Debray proposait que tous les IUFM assurent aux professeurs un niveau de connaissances suffisant. Il est resté quasi lettre morte. «Oublié» dans le projet initial de la loi d'orientation sur l'avenir de l'école en 2005, puis réintégré à la dernière minute, l'enseignement du fait religieux est censé faire l'objet d'une «insertion judicieuse dans les programmes».

Que ce soit en histoire, en géographie, en arts plastiques ou en littérature, l'enjeu est non pas d'évoquer le dogme, mais de montrer aux élèves le rôle essentiel qu'a joué le fait religieux dans l'essor des grandes civilisations, les échanges mais aussi les conflits que cela génère entre les peuples», explique Eric Mesnard, 50 ans, professeur d'histoire-géo et formateur à l'IUFM de Créteil.

Chaque année, en région parisienne, l'Institut d'études de l'islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) permet à 200 enseignants - entre autres catégories de fonctionnaires - de se familiariser avec les «fondamentaux» de l'islam, le contenu du Coran et les implications politiques contemporaines qu'il induit. «Les professeurs sont souvent démunis face aux questions, voire aux provocations des élèves, indique Yasmina Dahim, responsable de la formation continue de l'IISMM. Ils veulent avoir des réponses concrètes pour se sentir plus légitimes.» En attendant que ces sessions soient généralisées, certains enseignants doivent prendre sur leur temps libre pour les suivre. Parfois sans avoir le soutien de leur principal ou de leur proviseur. D'autres sont obligés de se documenter par eux-mêmes. Avec les risques d'approximation que cela comporte...