Drôle de «liberté». Autre que celle qui fait écrire à Elfriede Jelinek, peu sujette à l'admiration envers Milosevic, que l'interdiction (car c'est bien de cela qu'il s'agit) de la pièce de Handke est une pratique digne d'une dictature. La France intellectuelle moisie est une habituée de la censure et du délit d'opinion brandis à l'encontre de toute pensée n'allant pas dans le sens de l'opinion commune, du moins de celle de quelques quartiers de Paris. Et c'est bien cela qui devrait inquiéter écrivains, intellectuels et artistes : en France, censure, délit d'opinion et interdiction de parler, de penser, de dire sont devenus habituels.

C'est la norme. La décision de Bozonnet s'inscrit dans une liste qui chaque jour s'allonge, depuis l'acte de délation produit par Lindenberg contre les «nouveaux réactionnaires» jusqu'à la tentative de lynchage médiatique du philosophe Alain Finkielkraut, en passant par la polémique continuelle contre Dantec ou la multitude de petites brimades et interdictions dont sont victimes, en France, ceux qui refusent de penser le monde de façon manichéenne.

Car le délit d'opinion qui pèse sur ce pays n'existe que du fait d'une opinion officielle, laquelle ne doit pas être contestée. Attention, soyez prudents, tout écart sera sévèrement puni, vous risquez de faire la une de tel ou tel hebdomadaire ou quotidien.

Attention, attention, si vous ne pensez pas que notre monde est divisé entre les méchants (Bush, la Serbie, le capitalisme, Israël, le libéralisme...) et les bons (le Villepin de l'ONU, la Palestine, les «résistants» irakiens, l'antiaméricanisme primaire, le philo-islamisme radical, le philo-communisme, les altermondialistes...), oui, attention, attention, nous avons les mots qui tuent : «réactionnaire !», «fasciste !», hurle-t-on entre deux promenades en rollers et trois bons repas bien loin de la complexité, quant à elle bien réelle, de ce monde.

Aujourd'hui, la France est un pays dans lequel les penseurs qui ne pensent pas «comme il faut» sont montrés du doigt et désignés à la vindicte populaire des procès publics à la moscovite. Ainsi, aujourd'hui une pièce de théâtre est interdite pour délit d'opinion. Pourtant, l'acte de Peter Handke questionne l'histoire de notre temps. Et alors ? Que faut-il attendre d'un écrivain, d'un philosophe, d'un dramaturge ? Sa fonction n'est-elle pas justement de questionner ?

Nous en sommes donc là : le pouvoir des nains, dans la France vraiment moisie, interdit le questionnement, c'est-à-dire la pensée. Il est urgent que les intellectuels se lèvent, urgent que le cri monte, urgent que la dissidence s'organise, car le motif de la déprogrammation de cette pièce est bel et bien la peur, celle que ressent Bozonnet, cette peur de se retrouver à la une d'un hebdomadaire, cloué au pilori par d'anciens «amis». Ceci est un appel à la vigilance, la vraie. La vigilance contre la peur.

Matthieu Baumier,
Romancier et essayiste, auteur de L'Anti-Traité d'athéologie, Presses de la Renaissance
pour le Figaro