Gros émoi à l'Université libre de Bruxelles (ULB). En cause : le symposium qui s'y tient, ce vendredi, à l'initiative de l'Union des démocrates turcs européens (UETD). Il y sera question de l'expérience ottomane en tant que modèle d'intégration multiculturelle pour l'Europe. . . Plusieurs associations d'Arméniens, Assyriens, Kurdes ainsi que des Turcs progressistes ont écrit au recteur, Philippe Vincke, choquées par cette manifestation, qui émane selon elles « d'une organisation lancée en 2004 par l'AKP, parti islamiste au pouvoir, pour encadrer la communauté turque en Europe ». L'ULB prend ses distances : « Le symposium ne correspond pas à ce qui nous avait été annoncé (. . . ). Nous avons toutes les raisons de ne pas accepter la tenue d'une telle manifestation, mais nous nous sommes finalement résolus à ne pas l'annuler. »

L'UETD revendique vingt mille adhérents en Allemagne, en Autriche et au Benelux. Son antenne belge, constituée en 2005, a notamment pour objet « la promotion des intérêts des Turcs et des Européens d'origine turque auprès des institutions publiques du royaume de Belgique et des autres Etats membres de l'Union européenne » .

« Inacceptable »

Parmi les orateurs prévus au programme: le ministre turc des Affaires religieuses Mehmet Aydin et l'historien Gilles Veinstein, connu pour avoir mis en doute l'existence du génocide des Arméniens. . . « Il est inacceptable que l'ULB héberge dans ses locaux une telle manifestation avec des participants nationalistes et négationnistes » , réagit Hayik Malikian, du Comité de défense de la cause arménienne.

Militant laïc de culture musulmane, Chemsi Chéref-Khan se déclare interpellé par « le fait que la Turquie, candidate à l'adhésion, ne vient pas nous proposer un débat sur le modèle de laïcité de la république kémaliste, mais plutôt un modèle ottoman basé sur le principe de la dhimmitude, qui constitue un modèle dans lequel une religion dominante tolère des religions dominées, moyennant l'obligation pour ces dernières de s'acquitter de certaines charges . On aurait aimé que l'initiative turque mette en avant le principe républicain de l'égalité entre les cultes, plutôt que le principe d'inégalité tolérée du modèle ottoman de la dhimmitude ».

Mehmet Saygin, secrétaire général de l'UETD, pose le débat sur un autre plan. . . L'Europe n'est pas un club exclusivement judéo-chrétien, dit-il, appuyant « de façon périphérique » la candidature de la Turquie à l'Union.

L'UETD contribue, dit-il, à « positiver » le statut des Turcs présents dans les pays européens et l'image de leur religion, l'islam, « victime de préjugés ». « L'islam constitue inévitablement une part importante du concept de multiculturalité » sur lequel devrait être basée l'identité européenne, dit Mehmet Saygin. « Sinon, je serai un éternel immigré. » (Le Soir, 15 décembre 2006)

Voici la lettre de protestation puis la réponse plus qu'inquiétante de l'Université...

Mr. Philippe Vincke Recteur de l'Université Libre de Bruxelles ULB CP130 Avenue F.D. Roosevelt 50 1050 BRUXELLES

Monsieur le Recteur,

Nos quatre organisations issues de l’émigration politique en provenance de Turquie, sont fort choquées d'apprendre qu'à l’Université Libre de Bruxelles aura lieu le 15 décembre un symposium sur le thème "L’Union Européenne en quête d’identité multiculturelle : l’expérience ottomane!".

Ce symposium est organisé par l'Union Européenne des Turcs Démocrates d'Europe (UETD) qui n'est qu'une organisation lancée en 2004 par l’AKP, parti islamiste au pouvoir, afin d’encadrer la communauté turque en Europe selon sa ligne politique.

Avec le soutien accru du gouvernement turc, elle joue actuellement le rôle d’organisme principal de lobby turc. Ce rôle attribué à l'UETD a été confirmé par le Premier Ministre Erdogan lors d'une réunion tenue le 25 mai 2006 à Berlin.

D'ailleurs, cette organisation s'est distinguée lors de la crise de caricatures de Mahomet par la plainte qu'elle a portée en mars 2006 contre le journal allemand Die Welt.

Il n'est pas étonnant que parmi les orateurs affichés se trouvent le ministre turc d'Etat chargé des Affaires Religieuses, membre du parti islamiste au pouvoir ainsi qu'un historien français connu pour ses positions négationnistes calquées sur la position officielle turque vis-à-vis du génocide arménien.

Il faut rappeler que, à part une secrétaire d'Etat régionale, aucune personnalité politique ou académique belge n'a accepté l'invitation pour cette mascarade "politico scientifique".

Pourtant, à notre grand étonnement, l'Université Libre de Bruxelles, un des fiefs de la laïcité et de l'esprit critique qui a toujours défendu la cause juste des peuples opprimés, permet à une organisation parastatale de faire la propagande de la négation du génocide des Arméniens et Assyriens en présentant l'expérience ottomane comme une identité à imposer à l'Union Européenne en quête d'identité multiculturelle.

En tant qu'organisations défenderesses des droits de l'Homme et des peuples, nous vous demandons d'annuler l'autorisation pour ce simulacre de symposium au moins pour le respect de la mémoire des victimes du premier génocide du siècle commis pour l'Empire Ottoman et par solidarité avec les victimes de la répression du régime d’Ankara qui souffrent actuellement dans les prisons turques.

Dans l'attente d'une suite digne d’une université libre, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Recteur, l'expression de nos sentiments très distingués.

Bruxelles, le 13 décembre 2006

Bogos Bogosian L'Association des Arméniens Démocrates de Belgique aadb.asbl@hotmail.com

Nahro Beth-Kinne Les Associations des Assyriens de Belgique nahro.beth-kinne@scarlet.be

Derwich Ferho L'Institut Kurde de Bruxelles http://www.kurdishinstitute.be

Dogan Ozgüden La Fondation Info-Türk http://www.info-turk.be

La réponse du Rectorat de l'ULB:

Bonjour Madame, Bonjour Monsieur,

En réponse à votre courrier, vous trouverez en annexe le communiqué que l'Université Libre de Bruxelles a transmis à la presse belge concernant la conférence organisée le 15 décembre par l'UETD dans ses locaux.

Bien à vous,

Elise LENNERTZ Assistante du Recteur, ULB - Rectorat C.P. 130 50 avenue F.D.Roosevelt, B-1050 Bruxelles Tél. +32 2 650 23 17 Fax +32 2 650 36 30 e-mail : elennertz@admin.ulb.ac.be

Communiqué concernant la conférence de l’UETD

L’Université a pris une décision difficile concernant un symposium ainsi qu’une exposition qui doivent avoir lieu ce vendredi 15 décembre 2006 à la salle Dupréel. En effet, après avoir accepté la tenue d’une conférence touchant à l’identité culturelle turque dans le cadre de la construction européenne, l’Université s’est trouvée confrontée à un changement progressif tant dans le titre que dans la liste des participants à cette manifestation. Après avoir pris conseil auprès de spécialistes de la question, nous en sommes venus à la conclusion suivante : nous avons toutes les raisons de ne pas accepter la tenue d’une telle manifestation mais nous nous sommes néanmoins résolus à ne pas l’annuler, et cela pour l’unique raison de ne pas provoquer d’incident diplomatique avec la Turquie. Nous déplorons la manière peu transparente avec laquelle cette manifestation s’est organisée en manipulant la bonne foi et l’ouverture de l’Université.

Nous tenons également à préciser ce qui suit concernant la façon dont nous entendons désormais faire respecter nos valeurs. L’Université Libre de Bruxelles se veut ouverte au débat démocratique, quel qu’en soit le contenu. Cependant, dans le contexte de crise de la démocratie et de crise des valeurs par laquelle passe la société européenne dans son ensemble, l’ULB considère qu’il est de son devoir de se constituer en rempart contre tout discours à caractère potentiellement intégriste, et cela, tant au plan idéologique que religieux. L’ULB tient dès lors à faire savoir, et en particulier à toutes les personnes et communautés qui se sentent légitimement choquées par la tenue d’une telle manifestation en ses murs, qu’elle n’admettra plus désormais d’être prise en otage par des opposants —officiels ou masqués— à ce qui demeure ses valeurs : la laïcité politique, condition nécessaire à la pratique du libre examen. Elle estime dans ce contexte qu’il est de son devoir de ne pas confondre tolérance et relativisme culturel.

La réaction de FEAJD contre le maintien le "symposium" à l'ULB

La vive controverse provoquée par la tenue d’une conférence destinée à promouvoir l’Empire ottoman dans les locaux de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) a finalement conduit cette dernière à réagir.

Dans son communiqué de presse, l’ULB révèle que « après avoir accepté la tenue d’une conférence touchant à l’identité culturelle turque dans le cadre de la construction européenne, l’Université s’est trouvée confrontée à un changement progressif tant dans le titre que dans la liste des participants à cette manifestation ».

Confrontée à « la manière peu transparente » et à la « manipulation de la bonne foi et de l’ouverture de l’Université » avec lesquelles elle a été organisée, l’ULB considère avoir « toutes les raisons de ne pas accepter la tenue d’une telle manifestation ». Elle s’est néanmoins « résolue à ne pas l’annuler, et cela pour l’unique raison de ne pas provoquer d’incident diplomatique avec la Turquie. »

Selon certaines sources, l’ambassade de Turquie en Belgique aurait en effet dissuadé le recteur de l’ULB de déprogrammer le «symposium » où doit intervenir le Ministre turc des Affaires Religieuses, afin d’éviter de provoquer Ankara.

La Fédération a exprimé sa surprise et son indignation de voir les responsables de l’ULB prendre en considération des arguments diplomatiques étrangers à sa mission : « Nous voulons savoir si nos institutions ont encore la capacité de défendre nos valeurs face aux méthodes de tromperie et de dissimulation de l’Etat turc, quand celui-ci parvient à imposer sa propagande à une université européenne avant même qu’il ne soit dans l’Union européenne » a déclaré Laurent Leylekian, directeur exécutif de la Fédération.

« Il appartient maintenant à la société civile et aux intellectuels de Belgique de prendre toute la mesure de ce scandale pour le condamner sans détour. Y aura-t-il bientôt des cours de négationnisme à l’ULB pour l’unique raison de ne pas provoquer d’incident diplomatique avec la Turquie ? » a questionné Leylekian.

La Fédération a annoncé par ailleurs que la Commission européenne, également impliquée par la participation d’un de ses responsables à cette manifestation, n’a toujours pas pris la peine de répondre à son appel de se retirer de cette opération contestée.