Pas de manifs dans les mosquées !

Interdire aux activistes d’utiliser les lieux de culte comme terrains d’activité politique, qu’il s’agisse de simples réunions ou de manifestations populaires. Tel est l’objectif du projet de loi que le ministère des Waqfs veut faire adopter. Le projet considère toute incitation à manifester dans un lieu de culte comme une atteinte à l’ordre public, passible d’une peine de prison de trois mois au maximum et ou d’une amende d’au moins 500 L.E.

Justifiant sa démarche, le ministre des Waqfs, Hamdi Zaqzouq, affirme vouloir avant tout « protéger le caractère sacré des mosquées ».

« Certains éléments ont investi les mosquées après la prière du vendredi pour se rassembler. Durant ces rassemblements, des oulémas respectueux, avec à leur tête le cheikh d’Al-Azhar, sont insultés. Ces agissements sont inacceptables. Ils sèment le trouble et le désordre et portent atteinte au caractère sacré des mosquées », a déclaré Zaqzouq, qui se réfère à un hadith (parole du prophète) « Epargnez aux mosquées vos mésententes, la vocifération et l’usage des armes ».

Les manifestations populaires à la mosquée d’Al-Azhar sont devenues un rituel hebdomadaire succédant à la prière du vendredi. Ce fut notamment le cas pour l’affaire des caricatures diffamatoires publiées dans un journal danois ou les déclarations du pape Benoît XVI jugées insultantes à l’égard de l’islam, mais aussi pour des raisons politiques pour protester contre la guerre en Iraq ou pour soutenir l’Intifada. Un phénomène qui a commencé à inquiéter les forces de l’ordre, qui se trouvent les mains liées face aux manifestants abrités derrière l’immunité des lieux sacrés.

Selon les opposants au projet, le ministère ne fait qu’exécuter les ordres des services de sécurité qui veulent mettre la main sur les mosquées.

Les Frères musulmans ont déjà exprimé, par la voix du numéro deux de la confrérie, Mohamad Habib, leur refus du projet de loi. Selon celui-ci, le Parti National Démocrate (PND, au pouvoir) vise à assécher les sources de l’opposition afin que personne ne soit plus capable de dire « non ». « Nous sommes visés par ce projet de loi. Les 88 députés issus de la confrérie s’opposeront à ce projet de loi au Parlement », affirme Habib. Et de poursuivre : « Même au cas où il serait adopté, nous n’allons pas arrêter de manifester parce que si l’on commence à céder du terrain, la prochaine étape serait de nous interdire de parler politique dans la chambre à coucher », menace-t-il d’un ton ironique.

Déjà, deux députés islamistes ont adressé une interrogation au ministre des Waqfs sur l’intervention des services de sécurité dans les affaires des mosquées, notamment durant le Ramadan.

Pour Hicham Al-Qadi, député islamiste du gouvernorat de Qéna (sud), « le ministère des Waqfs n’est plus un ministère, mais un appareil de sécurité ». Le député dénonce la volonté de l’Etat de faire main basse sur les lieux de culte pour s’opposer au courant islamiste. « Il y a une étroite coordination entre les Waqfs et la sécurité de l’Etat pour annuler la prière des tarawih (qui a lieu tous les soirs durant le mois du jeûne) dans les mosquées. Nous voulons savoir qui se charge de l’administration des mosquées, est-ce le ministère des Waqfs ou celui de l’Intérieur ? », lance de son côté Adel Hamed, député de la circonscription de Sayeda Zeinab.

Président du comité des libertés au Syndicat des journalistes, Mohamad Abdel-Qoddous est un habitué des manifestations organisées dans la cour de la mosquée d’Al-Azhar. Pour lui, ce projet de loi veut mettre fin au rôle historique qu’a assuré cette mosquée durant les périodes de mobilisation politique, comme lors de la révolution de 1919 ou durant la campagne de Napoléon. « L’histoire nous apprend que la résistance populaire prenait toujours naissance entre les murs d’Al-Azhar. Ce projet de loi vise à entraîner la fin de ce rôle », dit-il. « Je ne vois pas quel serait l’intérêt d’une telle loi, nous vivons déjà sous un état d’urgence qui interdit aux gens de manifester, et les agents des services de sécurité pullulent dans les mosquées avec l’approbation du ministère des Waqfs », critique le journaliste, tout en estimant qu’aucune loi ne pourra pas empêcher les militants politiques de manifester à l’intérieur des mosquées.

Analysant le pourquoi du projet de loi, le penseur islamique Fahmi Howeidi parle d’un processus gouvernemental qui vise à réduire l’indépendance des mosquées. « Cela se fait à travers l’élimination des imams rebelles, l’uniformisation de l’appel à la prière et des prêches, l’interdiction de tout discours ou débat religieux, etc. », explique-t-il. Selon Howeidi, c’est une véritable nationalisation des mosquées de façon à ce qu’elles reflètent l’opinion de l’Etat.

De l’autre côté de la barre, Fouad Abdel-Azim, responsable du secteur des mosquées au ministère des Waqfs, rétorque aux critiques que ce projet de loi n’a pas été fait à des fins politiques. « Il vise à protéger le caractère sacré des mosquées. La charia a établi des règles que les fidèles doivent suivre à l’intérieur des mosquées. Celles-ci sont des lieux de prière et non pas de propagande politique. Selon la sunna du prophète, il n’est pas recommandé de hausser la voix dans les mosquées », explique-t-il. Il nie catégoriquement que les appareils de sécurité aient un lien quelconque avec ce projet. « Le ministère des Waqfs est seul responsable des lieux de culte », conclut-il .

Soucre : hebomadaire Al Arham